“Je suis la seule à avoir une danse politique” – Interview de Yara al Hasbani, danseuse et réfugiée syrienne

Retrouvez ici la retranscription de l’interview :

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Yara Al Hasbani, je suis Syrienne et je suis arrivée en France il y a quelques années. Lorsque j’étais petite, à 11 ans, mes parents m’ont inscrite à un cours de danse dans notre village. Je me suis présentée à l’audition et j’ai été prise. Aujourd’hui la danse fait partie intégrante de ma vie, je suis intéressée par plusieurs disciplines, mais la danse est toute ma vie.

Quel est le style qui vous correspond le plus ?

Comme tout le monde, j’ai commencé par la danse classique pendant longtemps, mais après le bac, j’ai découvert la danse contemporaine et le jazz à l’Institut supérieur d’arts dramatiques de Damas. Et j’étais très ouverte à des styles différents du classique.

Pourquoi préférez-vous la danse contemporaine ? Est-ce parce que c’est plus libre que le classique ?

Oui, c’est un cri de liberté. J’aime beaucoup le classique, les grands mouvements. Mais à un moment donné, mon corps a voulu prendre un autre chemin.

La notion de liberté dont vous parlez dans la danse contemporaine c’est aussi celle que vous recherchez dans votre vie ?

Oui, c’est l’histoire de tous les Syriens. En Syrie, la liberté était notre principal problème. Beaucoup de gens sont morts à cause de la guerre, parce que l’on prônait cette notion de liberté. Je suis vraiment attachée à cette idée d’être libre de toutes ces règles, qui peut-être ne me conviennent pas.

Oui effectivement vous avez gagné la compétition Arab Got Talent en 2013 avec un chorégraphie contre le régime de Bashar al-Assad, est-ce important pour vous d’apporter une dimension politique à votre danse ?

Personnellement oui. Certains étaient contre, certains disaient “non moi je suis danseuse, je ne suis pas intéressée par toutes ces histoires de gourvenement”. Je suis devenue l’une des seules qui présente des messages politiques forts dans sa danse.

En quoi la danse permet-elle d’avancer des messages ? Ne pourriez-vous pas le faire à l’écrit ou à l’oral ?

Non, je suis née danseuse, donc je ne cherche pas d’autres moyens pour parler de ça. De plus, j’aime la danse car c’est un moyen plus “soft” de véhiculer des idées.

Vous dîtes aussi que vous en avez assez de raconter votre histoire avec les mots et que vous préférez la raconter avec la danse. Pourquoi exactement ?

Depuis que je suis arrivée en France, les journalistes s’intéressaient à moi, car j’étais réfugiée et je pouvais parler de mon histoire. Les gens voulaient que je raconte mon histoire personnelle même si ça pouvait me blesser, ou me rendre triste. Je me sentais obligée de parler, mais aujourd’hui je me suis rendue compte que certaines questions me dérangeaient, que certains journalistes me posaient des questions qu’ils n’avaient peut-être pas le droit de me poser. J’ai donc décidé d’arrêter de parler de petits détails, d’actions qui se sont passées en Syrie.

J’ai donc créé une pièce nommée Unstoppable qui parle de mon histoire depuis que j’ai quitté la Syrie jusqu’à aujourd’hui. Je pense que quiconque est intéressé par mon histoire n’a qu’à regarder cette chorégraphie, c’est suffisant.

Comment avez-vous créé cette chorégraphie ? Est-elle basée sur des souvenirs ? Des mouvements spontanés ?

J’ai commencé à me remémorer les actions et les mots qui m’ont le plus marquée dans ma vie. J’ai essayé de danser chaque sensation, chaque problème, et chaque souvenir. J’ai essayé d’incarner les personnages que j’avais en tête, et de retrouver les émotions, de retracer comment j’étais avant, et de voir qui je suis devenue. J’ai travaillé tout cela pendant trois mois, sur des musiques qui me rappellent mon pays et qui m’ont inspirée. J’ai développé cette danse pour avoir un souvenir, avant de recommencer ma nouvelle vie en France.

Avez-vous cherché à faire ressentir au public le sentiments et les émotions que vous avez eus durant votre vie ?

Dans Unstoppable, oui. Les gens étaient touchés et avaient même les larmes aux yeux. Je ne cherchais pas à apporter toute la tristesse du monde dans ma chorégraphie, mais mon histoire personnelle est triste. Je rencontre souvent mon public car je danse dans les rues de Paris.

Alors justement, durant le confineemnt, on vous a vue devant la Tour Eiffel, devant l’Opéra Garnier etc. Etait-ce aussi un cri de liberté ?

Oui, c’était une collaboration avec un ami photographe. Il voulait me filmer en train de danser chez moi mais cela ne me convenait pas. On l’a donc fait à l’extérieur. On est partis à 6 heures du matin, on emmené mes costumes et à manger. On est allés place du Trocadéro (c’était d’ailleurs la photo la plus partagée), et c’était un immense vide. J’avais l’impression d’être la reine de cette place.

Je n’avais pas le droit de faire ça, mais je voulais vraiment porter un cri d’espoir, même si cette ville est bloquée, même si tout est fermé…. Mais une personne qui bouge dans les rues inanimées apporte une touche d’optimisme.

J’étais triste en arrivant devant le Palais Garnier, il n’y avait personne, seul un homme avec son fils et une voiture de police qui nous surveillait.

Effectivement c’est un petit peu là que l’on se rend compte que des situations inédites nous poussent à des créations inédites. Est-ce aussi le cas de votre association ? Pourriez-vous nous en parler ?

Oui, “L’atelier des artistes en exil” est une association dont les membres sont des artistes réfugiés. On nous aide à apprendre le français. Trouver des chances, des formations pour des festivals. Cette association nous aide aussi à développer nos projets personnels.

Quels sont vos projets futurs ?

J’aimerais développer Unstoppable, avec plusieurs danseurs qui ont vécu l’expérience de l’exil. C’est aussi pour montrer que je ne suis pas la seule. Il y aura un danseur syrien et une danseuse irakienne.

Vous semblez très attachée à votre pays d’origine, la Syrie, vous apportez toujours des touches de vos racines dans votre travail.

C’est vrai, c’est ce que j’essaye de développer et de mettre en jeu. Je ne connais pas la danse traditionnelle syrienne, mais quand je bouge, je me rends compte qu’il y a des mouvements propres à mes origines. Cela peut donner un style étrange et neuf, et j’aime ça. Je peux aussi développer des liens qui s’adaptent à la danse contemporaine en 2020.

Est-ce qu’aujourd’hui vous avez un rêve ?

Bien sûr, chacun a un rêve. J’aime beaucoup travailler avec les enfants. J’aimerais leur enseigner la danse. Cela peut changer leur attitude, leur pensée, leurs idées etc. J’aimerais créer mon école de danse destinée aux enfants. Enseigner est quelque chose qui me tient vraiment à cœur. Les enfants spécialement. Je n’aime pas les adultes

Etre danseuse ne vous suffit pas ?

Non cela ne suffit pas, la danse m’a aidée à continuer dans ma vie et à me rendre plus forte. Elle m’a soignée de toutes mes blessures. Et peut-être que certains enfants en ont encore plus besoin que moi, pour continuer leur vie, pour trouver l’espoir, nécessaire. Je crois que la danse est un outil très fort. Voilà pourquoi j’aimerais enseigner, cela permet à chacun de s’exprimer d’une manière personnelle, toujours avec son corps.

Quelle est votre définiton d’un danseur ?

Selon moi le dansuer est celui qui, lorsqu’il a terminé sa performance, laisse des émotions dans le coeur du public. Ce n’est pas celui qui arrive à faire des mouvements parfaits, car tout le monde, en travaillant arrivera à faire des pirouettes, lever la jambe, sauter très haut etc.

En réalité ce qui est essentiel, c’est le message intérieur et la sensation du corps et de l’espace. Il faut garder cette perle à l’intérieur, où l’on danse devant les gens, et on les fait sentir quelque chose. Il faut qu’en sortant de la salle, le public ait compris compris un message. Le bon danseur arrivera à mêler la beauté de la danse avec des émotions.

Vous sentez-vous mieux à Paris qu’en Syrie ? Votre pays vous manque-t-il quand même ?

Oui bien sûr. Je ne peux pas dire que je sois plus heureuse à Paris. Mon pays me manque beaucoup, ma maison, mes amis, mes proches, ma petite chambre, tous ces détails auxquels nous sommes tous attachés. Cela me manque beaucoup, mais je trouve un équilibre entre ici et là-bas. J’essaye de vivre la vie de parisienne et de profiter de ces possibilités et de ces chances.

Hippolyte Pérès
Je m'appelle Hippolyte et je pratique la danse classique avec passion depuis l'âge de 8 ans. Je suis rentré à l'école de danse de l'Opéra de Paris en 2015 et y suis resté pendant 4 ans. J'aimerais vous faire partager mon amour pour cet Art, à travers ce que j'écris.
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